Lettre ouverte à la communauté internationale sur la crise haïtienne, l’effondrement de l’ordre constitutionnel et le devoir d’assistance envers un peuple en détresse
Port-au-Prince, 9 juin 2026
Mesdames, Messieurs les chefs d’État et de Gouvernement,
Mesdames, Messieurs les Représentants des organisations internationales, régionales et de la société civile,
La présente lettre ouverte a vocation à demeurer dans l’histoire comme le témoignage d’un peuple au bord du gouffre institutionnel, humanitaire et moral, et comme un appel solennel à la conscience de la communauté internationale face à un effondrement que nul observateur de bonne foi ne peut désormais ignorer. Elle s’adresse à tous ceux qui, par leurs responsabilités politiques, juridiques et morales, ont la capacité, et donc le devoir, de peser sur le cours des événements en République d’Haïti.
Depuis plusieurs années, Haïti a basculé dans une zone de turbulences d’une intensité inédite, où se conjuguent désagrégation sécuritaire, implosion des institutions et catastrophe humanitaire lente mais implacable. Au début de l’année 2025, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) faisait déjà état de plus d’un million de personnes déplacées internes, soit un nombre triplé en un an. En 2026, les évaluations successives de l’OIM et des agences des Nations Unies indiquent qu’entre 1,4 et 1,46 million de personnes, soit près de 12 % de la population, sont désormais des déplacées internes en raison de la violence et de l’insécurité, la région métropolitaine de Port‑au‑Prince concentrant les sites les plus saturés et les conditions de vie les plus critiques. Ces chiffres, sans précédent dans l’histoire récente du pays, ne sont pas de simples données statistiques, ils traduisent l’arrachement de familles entières à leurs quartiers, la fermeture durable d’écoles, la paralysie de pans entiers de l’économie locale, la généralisation de la peur, la normalisation de la violence et l’effondrement des services essentiels.
Cette tragédie humaine se déroule sur fond de rupture progressive, puis brutale, de l’ordre constitutionnel instauré par la Constitution de 1987 amendée. La vacance prolongée de la Présidence, l’impossibilité de fonctionnement normal du Parlement et l’absence de tout scrutin démocratique crédible ont ouvert la voie à un gouvernement de fait, qui se maintient par une succession de décrets adoptés en dehors des procédures, des délais et de l’esprit de la Loi fondamentale. À mesure que les années passent, ce mode de gouvernance par décrets se substitue à la légalité constitutionnelle, jusqu’à faire de l’exception la règle et de l’illégalité un système. Plus récemment, un décret daté du 7 février 2026 affirme que le Conseil des ministres, sous la présidence du Premier ministre Alix Didier Fils‑Aimé, exerce le pouvoir exécutif en se réclamant de l’article 149 de la Constitution. Or, cet article ne confère pas un blanc‑seing à un exécutif de transition sans horizon ni limites. Il prévoit, de manière précise, qu’en cas de vacance de la Présidence, le Conseil des ministres, présidé par le Premier ministre, exerce provisoirement le pouvoir exécutif jusqu’à l’élection d’un nouveau Président, le scrutin devant se tenir dans un délai de soixante à cent vingt jours après l’ouverture de la vacance. Il s’agit d’un mécanisme exceptionnel de continuité de l’État, fondé sur un calendrier impératif, et non d’une base juridique pour la pérennisation indéfinie d’un pouvoir non élu. En invoquant l’article 149 pour se maintenir au pouvoir au‑delà de tout délai raisonnable, l’Exécutif détourne délibérément la finalité de cette disposition et se place en dehors du cadre constitutionnel qu’il prétend respecter.
En se maintenant au‑delà des délais fixés, sans engager de véritable processus électoral crédible, transparent et inclusif, ni restaurer les institutions de contrôle prévues par la Constitution, l’Exécutif actuel consacre la transformation d’un régime transitoire en régime de fait, dépourvu de l’assise de la souveraineté populaire. L’addition de la vacance présidentielle prolongée, de l’absence de Parlement pleinement opérationnel, de la prolifération de décrets dépourvus de base constitutionnelle solide, de la manipulation de dispositions transitoires et, plus récemment, d’un remaniement unilatéral, arbitraire et manifestement anticonstitutionnel du Conseil électoral provisoire (CEP), conduit à une conclusion sans ambiguïté : les autorités qui prétendent aujourd’hui incarner l’État haïtien ne satisfont plus aux exigences minimales de légitimité et de légalité que la Constitution elle‑même impose. Elles se situent en rupture ouverte avec l’ordre constitutionnel qu’elles invoquent.
Le changement unilatéral, arbitraire et anticonstitutionnel de l’institution électorale fait peser sur le pays la menace d’une répétition aggravée des pires scénarios électoraux des années 2000, 2010 et 2015 : processus biaisés dès l’amont, résultats contestés avant même leur proclamation, contentieux interminables, crises politiques aiguës, violences et ruptures institutionnelles en chaîne. Loin de tirer les leçons de ces précédents traumatiques, où l’absence de consensus sur l’organe électoral a nourri la défiance, la fracture sociale et l’instabilité chronique, ce choix ouvre la voie à des contestations d’une intensité sans doute inédite, dans un contexte sécuritaire et humanitaire déjà au bord de la rupture. Avons‑nous véritablement résisté, au prix de tant de vies et de sacrifices, pour revenir affaiblis et épuisés à des impasses démocratiques déjà connues, simplement aggravées par l’effondrement actuel de l’État et la détresse de millions de déplacés internes ?
Cette illégitimité constitutionnelle et électorale a des conséquences directes, concrètes et quotidiennes sur la situation humanitaire. Dans les quartiers de Port‑au‑Prince, dans l’Artibonite et dans plusieurs autres départements, la violence des groupes armés, l’extorsion systématique, les enlèvements, les massacres et les violations massives des droits humains forcent chaque semaine des milliers de personnes à fuir leurs foyers. Les chiffres publiés par l’OIM en 2025 et 2026 montrent un déplacement interne qui se poursuit, voire s’intensifie, malgré l’annonce récurrente de dispositifs de sécurité et de missions d’appui, ce qui atteste de l’incapacité structurelle des autorités de facto à assurer la protection de la population. De fait, l’État de droit est aujourd’hui réduit, pour une grande partie du territoire, à une fiction juridique ; les principes les plus élémentaires de la dignité humaine et de la sécurité sont quotidiennement violés dans un climat d’impunité quasi totale.
Face à cette réalité, la communauté internationale ne peut plus se retrancher derrière une lecture formelle, figée et commode du principe de souveraineté. La Charte des Nations Unies, la Déclaration relative aux principes du droit international concernant les relations amicales et la coopération entre les États (résolution 2625 (XXV)), ainsi que l’ensemble de la pratique onusienne, reconnaissent le devoir des États de coopérer pour promouvoir le progrès économique et social, résoudre les problèmes internationaux et protéger le bien‑être des peuples. La résolution 46/182 de l’Assemblée générale, qui a posé les bases modernes de la coordination de l’aide humanitaire d’urgence, rappelle que, si chaque État a la responsabilité première de prendre soin des victimes de catastrophes et d’autres situations d’urgence sur son territoire, la communauté internationale dispose d’un cadre normatif pour fournir une assistance humanitaire fondée sur les principes d’humanité, de neutralité et d’impartialité.
Lorsque, comme en Haïti aujourd’hui, l’autorité étatique qui revendique cette responsabilité première est à la fois illégitime au regard de sa propre Constitution, discréditée aux yeux d’une large partie de la population et objectivement incapable de protéger les personnes relevant de sa juridiction, l’obligation de coopération et d’assistance ne peut être réduite à un simple vœu programmatique ou à une rhétorique creuse. La situation haïtienne interpelle de manière frontale la communauté internationale sur sa propre cohérence : peut‑on invoquer, dans d’autres crises, la nécessité de protéger les populations civiles, de renforcer l’aide humanitaire et de soutenir le retour à l’ordre constitutionnel, tout en acceptant, s’agissant d’Haïti, que l’inaction, la prudence excessive ou la gestion minimale deviennent la norme, alors même que les indicateurs de détresse humaine et de rupture institutionnelle atteignent des niveaux extrêmes ?
Par cette lettre ouverte, il est demandé à la communauté internationale, dans toute sa diversité, États, organisations internationales et régionales, mécanismes de protection des droits humains, société civile transnationale, de reconnaître explicitement plusieurs réalités fondamentales. D’abord, que l’Exécutif actuellement en place en Haïti, en se maintenant indéfiniment au pouvoir sous couvert de l’article 149, alors que les délais de soixante à cent vingt jours prévus pour l’organisation d’élections sont largement dépassés, et en remaniant de manière unilatérale et anticonstitutionnelle le Conseil électoral provisoire, ne peut plus être regardé comme conforme à la Constitution de 1987 amendée ni comme l’expression authentique de la souveraineté populaire. Ensuite, l’ampleur de la crise humanitaire, matérialisée par plus d’un million de déplacés internes, par la multiplication des exactions, par la fragmentation territoriale de facto et par l’effondrement des services essentiels, exige un renforcement substantiel, coordonné et politiquement assumé de l’assistance internationale à la population haïtienne.
Il ne s’agit ni de nier la souveraineté d’Haïti ni de plaider pour une mise sous tutelle étrangère, mais de rappeler que la souveraineté, dans l’ordre constitutionnel haïtien comme dans l’ordre international, appartient en dernier ressort au peuple, et non à des autorités de fait se maintenant en dehors des voies prévues pour l’expression de la volonté populaire. La neutralité ne peut plus signifier l’indifférence face à l’effondrement d’un État et à la souffrance d’un peuple
L’histoire jugera non seulement les acteurs nationaux qui, par leurs décisions ou leurs omissions, ont contribué à précipiter Haïti dans cette crise multiforme, mais aussi la réaction, ou l’absence de réaction, de la communauté internationale face à l’effondrement d’un État et à la souffrance de millions de personnes. Haïti, berceau de la première République noire indépendante, ne demande pas de compassion rhétorique ni de déclarations de principe sans lendemain ; elle appelle à une solidarité agissante, juridiquement fondée, politiquement assumée et concrètement mise en œuvre. Les principes de coopération, d’assistance humanitaire et de protection des populations, que tant de résolutions et de déclarations ont consacrés, doivent, ici et maintenant, trouver une traduction tangible, mesurable et à la hauteur de l’urgence.
En vous soumettant cet appel, je forme le vœu que cette lettre ouverte contribue à rompre le silence, à clarifier les responsabilités et à ouvrir la voie à une mobilisation renouvelée et déterminée en faveur du peuple haïtien, dans le respect de sa souveraineté, de sa dignité et de son droit imprescriptible à vivre dans un véritable État de droit.
Veuillez agréer, Excellences, Mesdames, Messieurs, l’expression de ma très haute considération.
Sterline CIVIL
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