_Tribune de Frantz Elbé_
Quand je regarde la situation d’Haïti, je ne vois pas seulement une crise politique, une crise de sécurité ou une crise économique. Je vois surtout une crise de confiance. Trop de citoyens peinent à retrouver confiance dans la parole publique. Et sans confiance, aucun pays ne peut avancer durablement. Et ce, à tous les niveaux.
À mes yeux, quatre dérives alimentent cette crise : la tricherie, le mensonge, la falsification et la manipulation. Elles ne sont pas présentes de la même manière partout, mais elles touchent quatre domaines essentiels : la science, l’histoire, les religions et la politique.
Il ne s’agit pas de condamner ces domaines. Au contraire, la science peut éclairer, l’histoire peut nous aider à comprendre, les religions peuvent donner de l’espérance et la politique peut organiser la vie collective. Mais pour jouer ce rôle, chacun de ces domaines doit retrouver son exigence de vérité et de responsabilité.
*La tricherie contre la science*
La tricherie ne se limite donc pas à copier à un examen ou à acheter un diplôme. Elle consiste aussi à présenter des statistiques de façon partielle, à présenter un échec comme une réussite ou à se donner une compétence que l’on n’a pas. Ce sont de petites malhonnêtetés en apparence, mais elles produisent de grandes catastrophes lorsqu’elles touchent la santé, l’agriculture, l’environnement ou les infrastructures.
En Haïti, nous parlons souvent de reconstruction, mais nous ne construisons pas toujours à partir de faits solides. Des décisions sont parfois prises sans études suffisantes, et des projets sont annoncés sans données fiables.
Haïti doit redonner sa place à la recherche, à l’éducation et aux compétences. Nous avons besoin de données accessibles, de méthodes transparentes et d’évaluations indépendantes. La science ne prétend pas tout savoir ; sa force est de pouvoir reconnaître une erreur et la corriger. C’est exactement cette humilité dont notre pays a besoin.
*Les omissions de l’histoire*
Un peuple qui ne connaît pas son histoire est condamné à subir le récit des autres. Haïti a une histoire exceptionnelle, fascinante et glorieuse: celle d’une révolution qui a brisé l’esclavage et donné naissance à un État noir indépendant. Mais cette histoire contient aussi des divisions, des violences, des luttes de pouvoir, des interventions étrangères et des responsabilités nationales.
Les omissions commencent lorsque nous ne retenons du passé que ce qui nous arrange, en laissant de côté ce qui dérange. Les uns ne montrent que les pages glorieuses, impossibles à questionner ; les autres ne montrent que les échecs, au risque de rabaisser le peuple haïtien. Dans les deux cas, nous perdons la possibilité de comprendre.
Aimer Haïti, ce n’est pas cacher ses blessures. C’est avoir le courage de les regarder en face. Nous devons enseigner notre histoire avec rigueur, ouvrir les archives, encourager les chercheurs et accepter le débat. La mémoire ne doit pas servir à nous diviser ; elle doit nous aider à ne pas répéter les mêmes erreurs.
*La falsification contre les religions*
La foi occupe une place importante dans la vie de nombreux Haïtiens. Elle accompagne les familles dans les épreuves, donne de l’espérance et crée des liens de solidarité. Mais la religion peut perdre son sens lorsqu’elle est déformée pour enrichir certains, contrôler les consciences ou faire accepter l’injustice.
Falsifier la foi, c’est utiliser le nom de Dieu pour exploiter l’ignorance spirituelle, la peur et la pauvreté. C’est promettre des miracles contre de l’argent, diviser les croyants ou demander aux plus vulnérables de se résigner au lieu de lutter pour changer leur condition de vie et de défendre leur dignité.
Les communautés religieuses ont un rôle précieux à jouer dans la reconstruction morale du pays. Elles doivent promouvoir davantage la vérité, la solidarité, la responsabilité et le respect de la conscience de chacun. La foi ne devrait jamais servir à maintenir les citoyens dans la peur ; elle devrait les aider à se relever et à agir pour la justice.
*Vers une politique de confiance*
C’est en politique que la question de la confiance se pose avec le plus d’acuité. Les promesses répétées puis oubliées, les rumeurs et la précarité de certains citoyens empêchent parfois ces derniers de faire des choix libres et éclairés.
Le peuple ne doit jamais être traité comme un public à séduire, mais comme une communauté de citoyens à respecter. Bâtir la confiance suppose de résister à la tentation d’expliquer chaque échec par des complots, ou de laisser croire qu’il arrive que des intérêts particuliers soient confondus avec l’intérêt national.
Nous devons renforcer nos institutions : une justice qui inspire confiance, une presse qui peut travailler librement, des élections crédibles et des partis porteurs de véritables programmes. Les budgets, les contrats et les décisions publiques gagnent à être accessibles. La démocratie ne s’arrête pas le jour du vote ; elle appelle des dirigeants qui rendent compte chaque jour de leur action.
*Pour une culture de la vérité*
Réformer Haïti ne signifie pas attendre un sauveur. Cela signifie faire évoluer les règles et les habitudes qui permettent à la tromperie de prospérer. La science doit vérifier. L’histoire doit transmettre fidèlement. Les religions doivent protéger la dignité humaine. La politique doit servir et rendre des comptes.
Ces domaines sont liés. Une politique fragile affaiblit l’école et la recherche. Une histoire incomplète nourrit les divisions. Une foi instrumentalisée renforce la peur. Et lorsque la science est méprisée, les rumeurs remplacent les faits.
Le changement commencera lorsque la vérité cessera d’être perçue comme une menace. Dire la vérité peut déranger, mais cela protège la société. Cela permet de reconnaître les erreurs, de réparer les injustices et de reconstruire la confiance.
Haïti n’a pas seulement besoin de nouvelles promesses. Elle a besoin d’une nouvelle discipline collective : vérifier avant d’affirmer, reconnaître avant de nier, servir avant de profiter et rendre des comptes avant d’exiger la confiance.
La reconstruction sera matérielle, économique et institutionnelle. Elle devra aussi être morale. Le jour où la vérité deviendra une valeur publique partagée par tous, Haïti pourra véritablement commencer à sortir de sa crise.
Frantz Elbé, Citoyen engagé, 26 Septembre 2026
- Haïti : sortir du cercle de la tricherie, du mensonge, de la falsification et de la manipulation - 28 septembre 2026
- Haïti : sortir du cercle de la tricherie, du mensonge, de la falsification et de la manipulation - 28 septembre 2026
- Haïti : l’urgence d’une vraie culture démocratique - 9 septembre 2026
About The Author













