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Sterline Civil interpelle la communauté internationale sur l’effondrement de l’État

LETTRE OUVERTE À LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

Adressée à Son Excellence Monsieur António Guterres, Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies ; à Son Excellence Monsieur Albert Ramdin, Secrétaire général de l’Organisation des États américains ; à Madame Carla Barnett, Secrétaire générale de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) ; à Madame Hélène Roos, Ambassadrice, Chef de la Délégation de l’Union européenne en Haïti ; ainsi qu’aux Ambassades accréditées en Haïti et à tous les amis et alliés du peuple haïtien

Port-au-Prince, le 28 août 2026

Excellences, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, Monsieur le Secrétaire général de l’OEA, Monsieur le Secrétaire général de l’ONU,

Je vous écris aujourd’hui le cœur fatigué, mais debout. Je vous écris en tant que citoyenne haïtienne, sans mandat autre que celui que me donne la douleur de mon peuple, pour vous dire, une fois encore, car ce n’est pas la première fois qu’une voix haïtienne s’élève vers vous, et je crains que ce ne soit pas la dernière, que la situation dans mon pays a dépassé de loin le seuil de l’acceptable.

Au nom de ceux qui n’ont plus de voix

Je vous écris au nom de ces jeunes dont les rêves ont été brisés avant même d’avoir eu la chance de les réaliser. Je vous écris au nom de ces mères qui n’arrivent même pas à retrouver le corps de leurs enfants, enlevés et tués par des groupes armés qui contrôlent aujourd’hui une grande partie de notre capitale et de plus de 3 départements du pays ( Artibonite, Centre, Nord-Ouest). Je vous écris au nom des 5,83 millions d’Haïtiens, plus de la moitié de notre population, qui vivent dans l’insécurité alimentaire aiguë, dont près de 1,8 million sont en phase d’urgence, au bord de la famine, selon les chiffres mêmes de vos agences, de la FAO et du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire. Je vous écris au nom de 1,47 million de déplacés internes, forcés de quitter leurs maisons à cause des gangs, un chiffre qui représente aujourd’hui 12 % de la population nationale, selon l’Organisation internationale pour les migrations. 12% de mon peuple dort ailleurs que chez lui, ce soir encore.

Je vous écris au nom de tous ceux qui ont disparu hors des projecteurs, de ceux dont on ne connaîtra jamais le nom, parce que c’est devenu presque normal, ces actes de dérive, ces assassinats, cette insécurité qui prospèrent. Je le dis avec toute la gravité que ce mot exige, en complicité avec un gouvernement que vous continuez, aujourd’hui encore, à soutenir.

Une troisième transition, la plus terrible de toutes

Je fais partie de ceux et celles qui ne croyaient plus en une troisième transition. Un pays ne peut pas vivre dans une transition sans fin. Mais je dois vous avouer, avec toute la franchise que je vous dois, que celle que nous vivons depuis la fin  du Conseil présidentiel de transition, le 7 février 2026, est la plus terrible de toutes. Aujourd’hui, l’exécutif est entre les mains d’un gouvernement de transition dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Sa feuille de route reposait sur deux priorités fondamentales : rétablir la sécurité, condition sine qua non à l’organisation d’élections libres, crédibles et inclusives, puis conduire le pays aux urnes. Or, au lieu de concentrer son action sur cette urgence nationale, le gouvernement semble surtout s’inscrire dans une logique de maintien au pouvoir et de préservation d’intérêts particuliers. Pendant que la question des élections avance à peine, ce même gouvernement a mis sur pied sa propre plateforme politique, pour porter ses propres candidats à la présidence et au Parlement, dans l’espoir déclaré de transformer le pouvoir exécutif actuel en majorité parlementaire et présidentielle. Un Premier ministre de transition, non issu d’élections, ne peut pas être à la fois l’organisateur du processus électoral et le bâtisseur discret de sa propre plateforme politique. Le rôle d’un pouvoir de transition est d’assurer des élections crédibles pour les partis et les candidats, et non de se servir de l’appareil de l’État pour préparer sa propre conquête du pouvoir ; voilà ce que nous appelons, en Haïti, un conflit d’intérêts que personne ne devrait tolérer.

Et pendant ce temps, l’une des prérogatives les plus élémentaires du Conseil électoral provisoire (CEP), la rédaction du décret électoral, cadre juridique de nos élections, lui a été retirée. Le Conseil des ministres a publié, le 2 juin 2026, un décret électoral profondément modifié par rapport au projet que le CEP lui avait soumis dès le 24 avril, sans concertation véritable avec l’institution constitutionnellement chargée de cette tâche. Le CEP lui-même a exprimé son désaccord, rappelant que l’élaboration de ce décret relevait de sa compétence exclusive. Un exécutif qui écrit les règles du jeu dont il est aussi joueur, voilà notre réalité, sous vos yeux, avec votre soutien.

Haïti dispose de ressources ; ce qui lui manque, c’est du leadership

Excellences, Haïti n’est ni un pays sans ressources ni un peuple sans compétences. Ce qui nous manque cruellement, c’est un leadership à la hauteur de la crise. C’est pourquoi nous, jeunes Haïtiens, avons formulé une proposition claire : que des personnalités compétentes, des technocrates d’une bonne réputation, sans compromission avec les réseaux de corruption ni avec les gangs, prennent en main la reconstruction de la sécurité et l’organisation d’élections crédibles, avec la coopération sincère de la communauté internationale, de nos amis et de nos alliés.

Nous savons que vous n’êtes pas restés silencieux. Nous savons que le Secrétaire général de l’OEA, Monsieur Albert Ramdin, s’est rendu en Haïti du 17 au 19 août dernier, aux côtés de la Secrétaire générale de la CARICOM, Madame Carla Barnett, pour insister sur l’urgence de la sécurité et sur la crédibilité du processus électoral aujourd’hui prévu pour le 13 décembre 2026. Nous savons que le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), sous la direction de Monsieur Carlos Ruiz Massieu, continue d’alerter le Conseil de sécurité sur la fenêtre d’opportunité qui se referme. Mais entre les déclarations diplomatiques et la réalité vécue dans nos rues, il y a un abîme que vos mots seuls ne combleront pas.

Monsieur le Secrétaire général Guterres, vous qui achevez cette année votre mandat à la tête des Nations Unies, je vous demande : quel sera l’héritage que vous laisserez à Haïti ? Un pays où l’on continue de soutenir, par inertie diplomatique, un pouvoir qui n’a ni projet politique clair ni volonté sincère de remettre les clés du pays au peuple qui l’a mandaté pour une transition, et non pour une confiscation ?

Un appel à la mémoire et à la loyauté

Il fut un temps où Haïti se tenait du côté de ceux qui souffrent, du côté des peuples qui réclamaient leur liberté, y compris la vôtre. Aujourd’hui, c’est Haïti qui souffre et qui a besoin de ses alliés. Nous demandons un retour de l’ascenseur de l’Histoire. Ambassades de France, du Canada, des États-Unis et de toutes les nations amies présentes à Port-au-Prince, vous qui représentez vos peuples auprès du mien, sachez que chaque déclaration de soutien à la démocratie haïtienne sera mesurée par nous à l’aune des actes qui suivront ou non.

C’est ma énième correspondance adressée à la communauté internationale au sujet de la crise que traverse Haïti. Elle ne sera pas la dernière, tant que la dignité de mon peuple ne sera pas restaurée.

Avec tout le respect que je vous dois, et l’exigence que je me dois à moi-même.

Sterline CIVIL
Citoyenne haïtienne

Jean Corvington

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