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Terrorisme, fraude au Covid et noms sous scellés : ce que l’acte d’accusation sur l’assassinat de Jovenel Moïse révèle vraiment

Cinq ans après la mort du président haïtien, un document judiciaire de 85 pages, déposé fin août 2026 en Floride, raconte une histoire bien plus dérangeante que celle d’un simple commando de mercenaires. Lecture entre les lignes.

Le 7 juillet 2021, un peu avant une heure du matin, des hommes armés se faisant passer pour des agents de la DEA américaine ont abattu le président haïtien Jovenel Moïse dans sa résidence privée à Port-au-Prince. Cinq ans plus tard, le ministère public fédéral de Floride vient de déposer un sixième acte d’accusation supplémentaire dans l’affaire n° 22-20104-CR-BECERRA : 85 pages, 30 accusés, dont 29 ajoutés d’un seul coup, deux nouveaux chefs d’inculpation, et un luxe de détails financiers qui n’a presque pas fait surface dans la presse. Derrière la mécanique judiciaire, ce document raconte une histoire que peu de gens ont vue venir.

Un procès pour terrorisme, pas pour meurtre

Le choix des lois invoquées est le premier signal à déchiffrer. Christian Emmanuel Sanon et Byron Sherrod Rainer ne sont pas poursuivis pour homicide au sens classique, mais en vertu de l’article 18 U.S.C. § 2339A, la loi sur le « soutien matériel au terrorisme », habituellement réservée aux dossiers liés à l’État islamique ou à Al-Qaïda. Les clauses de confiscation des biens vont plus loin encore : elles invoquent explicitement le « crime fédéral de terrorisme » au sens de 18 U.S.C. § 2332b(g)(5). Washington ne présente donc pas la mort de Jovenel Moïse comme un crime de sang isolé commis à l’étranger, mais comme un acte de terrorisme international, planifié et financé depuis le sol américain.

Et pourtant, sur sa propre fiche de certification, le ministère public a coché « non » à la question : « s’agit-il d’une affaire passible de la peine de mort ? » Une affaire qualifiée de terrorisme, mais jugée sans la peine capitale, avec un procès estimé à 70 jours et un besoin d’interprètes en espagnol ET en créole, la conspiration réunira dans une même salle d’audience des mercenaires colombiens et des financiers haïtiano-américains qui ne partagent ni langue, ni continent, ni mobile apparent.

« Mr. President » : l’homme qui se voyait déjà à la tête d’Haïti

Christian Sanon porte, dans le dossier, le surnom de « Mr. President ». Ce n’est pas une ironie a posteriori. Le 17 mai 2021, sept semaines avant l’assassinat, il a signé un « contrat de consultant » avec la société de sécurité CTU, qui devait lui fournir des gilets pare-balles pour ses « forces militaires privées » en Haïti. Il a lui-même organisé, avec de faux documents douaniers présentant ces gilets comme des « vestes radiologiques médicales », leur acheminement clandestin jusqu’aux mercenaires colombiens sur le terrain.

Sanon est par ailleurs le seul accusé poursuivi séparément pour « expédition militaire contre une nation amie », en vertu de la loi de neutralité de 1794 (18 U.S.C. §960), un texte hérité de l’époque des flibustiers américains qui armaient des expéditions privées contre Cuba ou l’Amérique latine. En choisissant ce chef d’accusation, les procureurs fédéraux qualifient, dans les faits, l’opération de juillet 2021 d’invasion privée lancée depuis les États-Unis contre un pays « en paix » avec Washington. Sanon ne voulait pas seulement faire tuer un président. Il se préparait à le remplacer.

L’argent des aides Covid a financé un coup d’État

C’est l’angle le plus vertigineux du dossier, et le plus profondément américain. Les prêts PPP et EIDL, créés par le Congrès pour sauver des salons de manucure, des garages automobiles et des ateliers de couture de la faillite pendant la pandémie, ont directement alimenté le complot haïtien.

Le document chiffre tout, avec une précision presque comptable. Agathe Construction a obtenu environ 794 287 dollars de prêts frauduleux en gonflant artificiellement sa masse salariale, puis en a reversé 158 000 dollars à Rainer. World Scientific Industrial a empoché 840 827 dollars et versé deux chèques de 126 124 dollars. Better Health/Home Advocates, en Géorgie, a inventé 65 employés fictifs pour toucher 633 803 dollars, dont 300 000 ont ensuite été transférés à Rainer. Next Auto Body, à Hollywood, en Floride, a récupéré 801 250 dollars et en a reversé 80 000. Puis, entre mai et octobre 2021, ces mêmes bénéficiaires, Marcel Williamson (132 500 dollars), Jameela Ammara Simmons (150 000 dollars), les propriétaires de Delcarpio Construction (175 000 dollars), ont directement câblé cet argent à Rainer, Veintemilla et Harricharan, qui l’ont injecté dans les sociétés CTU et Worldwide Group. L’acte d’accusation le dit sans détour : ces fonds devaient servir « au stratagème de fraude et aux infractions visées aux chefs 1 à 3 » de l’accusation, c’est-à-dire au financement même du complot d’assassinat.

Des escrocs qui ont escroqué d’autres escrocs

Ce circuit financier n’était pas une simple collecte de fonds, c’était une pyramide. Les mêmes hommes qui avaient siphonné l’argent public destiné aux petites entreprises américaines ont ensuite convaincu d’autres fraudeurs de leur « investir » une part de leurs propres gains volés, sous couvert de projets immobiliers fictifs, avant de recycler ces sommes vers la conspiration haïtienne. Une fraude a financé une seconde fraude, qui a, à son tour, financé un acte qualifié de terrorisme. C’est un écosystème criminel à plusieurs étages, et cela explique pourquoi le chef d’accusation n° 5, blanchiment d’argent, vise en priorité Byron Sherrod Rainer ; il est l’architecte financier qui relie ces étages entre eux, davantage encore que Sanon lui-même sur le plan financier.

Trois noms que la justice américaine refuse toujours de prononcer

Dans un document qui identifie sans détour des tueurs à gages, un ancien sénateur haïtien et des dizaines de sociétés-écrans, trois accusés restent entièrement caviardés, jusque sur leurs propres fiches individuelles de peines encourues, où même la case « nom de l’accusé » est noircie. Ce n’est pas un oubli technique, c’est une décision judiciaire délibérée de soustraire leur identité à l’ensemble du dossier public, alors que des figures bien plus périphériques, comme le simple intermédiaire Ashkard Pierre, sont nommées sans ménagement. Cinq ans après les faits, la question la plus dérangeante que soulève ce dossier n’est peut-être pas « qui a tiré », mais bien « qui le gouvernement américain protège encore et pourquoi ».

Le gang qui a caché les tueurs dirige aujourd’hui Port-au-Prince

Un nom, dans la liste des 30 accusés, prend une résonance particulière en 2026 : VitelHomme Innocent, chef du gang Kraze Baryè, accusé d’avoir aidé à dissimuler la fuite du mercenaire Mario Antonio Palacios Palacios et de l’ex-sénateur Joseph Joel John après l’assassinat. Kraze Baryè fait aujourd’hui partie de la coalition Viv Ansanm, qui contrôle une large part de la capitale haïtienne. Le fil qui relie l’assassinat de 2021 à l’effondrement sécuritaire actuel de Port-au-Prince n’est donc pas seulement une coïncidence tragique ; il est documenté noir sur blanc dans un dossier fédéral américain. Les réseaux qui ont protégé les assassins du président sont, cinq ans plus tard, les mêmes qui tiennent de fait la capitale qu’il dirigeait.

Un contrat d’affaires, pas une croisade politique

L’acte d’accusation décrit le recrutement des mercenaires colombiens comme une opération commerciale explicite : CTU et les sociétés du groupe Worldwide devaient recevoir, en échange de leur soutien logistique, de « futurs contrats d’infrastructure et de sécurité » en Haïti. Il ne s’agit donc pas d’un complot mû par une idéologie politique, mais d’un pari de prédation économique déguisé en conseil sécuritaire, l’élimination d’un chef d’État perçue par ses commanditaires comme un simple coût d’entrée sur un marché post-crise.

Une enquête qui s’élargit au lieu de se refermer

Les quatre premiers accusés jugés dans cette affaire, Arcangel Pretel Ortiz, Antonio Intriago, Walter Veintemilla et James Solages, ont été reconnus coupables en mai 2026, cinq ans après les faits. Loin de clore le dossier, ce verdict a précédé de trois mois le dépôt de ce sixième acte d’accusation supplémentaire, qui ajoute 29 nouveaux accusés et deux nouveaux chefs d’accusation. Le ministère public ne cherche plus seulement « qui a appuyé sur la gâchette » ; il remonte vers les financiers, les sociétés-écrans et les intermédiaires, des années après les faits. 

Ce que ce dossier dit vraiment de nous

Au bout de ces 85 pages, une évidence s’impose : la mort de Jovenel Moïse n’a jamais été qu’une affaire haïtienne. Elle a été pensée à Miami, financée avec l’argent public américain destiné à sauver des salons de manucure de la faillite, équipée par une société de sécurité de Doral, blanchie à travers des comptes bancaires de Floride, et sa mémoire est aujourd’hui entretenue par les mêmes gangs qui, depuis, ont fini d’achever l’État qu’il incarnait. Un pays n’a pas seulement perdu son président ce matin de juillet 2021 ; il a servi de terrain d’expérimentation à des escrocs, des mercenaires et des courtiers en contrats qui n’ont jamais eu à mettre les pieds à Port-au-Prince pour en décider le sort. Tant que trois noms resteront cachés derrière des bandes noires dans un dossier judiciaire américain, la véritable question ne sera pas de savoir si justice a été rendue à Haïti, mais pour qui, exactement, elle continue d’être retenue.

Jean Corvington

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