la République des transitions
Haïti vit une crise sans fin, un film au scénario écrit d’avance, avec les mêmes acteurs, les mêmes répliques, la même scène : chaos, négociations, transition… et rechute. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas une surprise, c’est la répétition d’un désastre annoncé. Après avoir échoué à redresser le pays à travers un Conseil présidentiel de transition vidé de sens et d’ambition, les mêmes groupes qui l’ont enfanté sont déjà à l’œuvre pour préparer la “suite”. Ironie tragique : ce sont les pyromanes qui proposent maintenant un plan de reconstruction. Le peuple haïtien observe, fatigué, ce théâtre politique sans fin où les visages changent rarement et où les projets portés au nom de la « stabilité » ne font que prolonger l’instabilité.
Pendant que le pays agonise, ils se recyclent, changent d’étiquettes, apposent de nouveaux noms sur de vieilles structures et continuent à parler au nom d’une nation qu’ils n’écoutent jamais. L’histoire bégaye, et Haïti vit au rythme de ces élites incapables d’assumer leur faillite.
Un Conseil né d’un compromis bancal
Le problème central n’a jamais été seulement institutionnel, il est politique, moral et structurel. Le Conseil a souffert d’un péché originel ; son accouchement dans des arrangements opaques entre groupes d’intérêts qui, loin d’incarner la nation, représentaient une fragmentation de clientèles et de calculs personnels. L’absence d’un projet collectif, le manque de leadership, et la dépendance constante envers la communauté internationale ont transformé cette transition en un exercice de survie politique plutôt qu’en un processus de refondation.
Le Conseil présidentiel de transition devait incarner un moment de respiration, une tentative de réorganiser l’État après la dérive institutionnelle. Mais dès le départ, il portait les germes de son propre échec. Un bricolage politique sans colonne vertébrale ni vision nationale. Aucun souffle, aucune légitimité populaire, aucune capacité d’action. Juste un conglomérat de représentants sans autorité réelle, occupés davantage à préserver leurs positions qu’à reconstruire l’État. Ce n’était pas une transition, c’était une suspension du désordre. Résultat : le pays s’est enfoncé davantage. Les gangs règnent, l’école s’étiole, la misère gagne du terrain, et l’État ne contrôle plus rien, pas même son propre effondrement.
Les maîtres du recyclage politique
Février approche, et les mêmes visages ressurgissent déjà, ces mêmes acteurs s’affairent déjà à redéfinir « l’après-transition ». On assiste à un retour des mêmes discours, appels à un nouveau consensus, formation d’un autre organe de transition, consultations politiques élargies mais sans base populaire réelle. La boucle est bouclée. Cette reproduction des élites politiques, économiques, parfois même religieuses, illustre la faillite d’une classe dirigeante incapable de se renouveler, prisonnière de ses privilèges et de ses querelles intestines. En refusant d’assumer ses échecs, elle perpétue un système où la transition devient un mode de gouvernement permanent.
Ils parlent de « nouvelle transition », de « reconfiguration du dialogue », de « processus inclusif », ces mots usés jusqu’à la corde, qui cachent mal la même réalité : un cercle fermé d’intérêts privés cherchant à maintenir le statu quo. C’est un jeu cynique. Les mêmes qui ont accouché d’un organisme paralysé veulent en concevoir un autre. Comme si on pouvait soigner une plaie en y versant du poison. La politique haïtienne ressemble à une entreprise de recyclage des échecs. Le pays est bloqué, mais le système tourne, il se nourrit du chaos qu’il entretient.
Un pays abandonné, livré à lui-même
Sur le terrain, la scène est apocalyptique. Dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, la République n’existe plus. Ce sont les gangs qui contrôlent, qui jugent, qui exécutent. Des milliers de familles dorment à ciel ouvert, des enfants naissent et grandissent sans école ni hôpital. L’État n’a plus ni bras, ni tête, ni cœur. Les institutions ne sont plus que des bâtiments vides, des enseignes administratives où rien ne se décide, où plus personne ne croit. Et malgré ce désastre, les élites politiques continuent de parler de « concertation », comme si la solution viendrait des mêmes tables rondes, des mêmes discours creux. Pendant qu’on discute, le pays se vide. Les plus qualifiés partent, la jeunesse s’exile, les forces vives s’épuisent. Haïti se désintègre dans l’indifférence officielle.
La transition permanente comme stratégie de pouvoir
Voilà le piège haïtien : la transition est devenue une stratégie politique en soi. Chaque crise devient une opportunité de repositionnement, chaque effondrement ouvre la porte à de nouveaux arrangements. Le pouvoir, en Haïti, ne se conquiert plus dans les urnes, mais dans les commissions de transition. Cela fait plus d’une décennie que le pays vit sans horizon, piloté par des chefs provisoires, des gouvernements de passage, des comités de sortie de crise.
Mais le drame, c’est que cette « transition permanente » n’a produit que du vide. Pas de réforme, pas de justice, pas de refondation. Rien. Seulement des discours de rupture portés par ceux-là mêmes qui refusent de rompre. Le peuple haïtien, dépouillé de toute voix politique, assiste, impuissant, à une comédie devenue tragédie.
Le prix du cynisme et l’urgence d’un sursaut civique
Il faut nommer les choses : le CPT a échoué non pas par manque de temps, mais par absence de volonté. Parce que ses membres, dès le premier jour, n’ont pas compris qu’ils ne pouvaient pas gérer la crise avec les outils de la crise. Parce qu’ils ont remplacé la responsabilité par la communication, la refondation par la cohabitation, la légitimité populaire par des accords d’état-major. Et maintenant, ils veulent recommencer ? En vérité, ce n’est pas la transition qui échoue, ce sont les hommes qui la tuent. Ce n’est pas le pays qui refuse d’aller de l’avant, ce sont ceux qui l’utilisent comme terrain de carrière. Ce qu’il faut, c’est un mouvement de fond, une refondation du politique à partir des communautés, des syndicats, des universités, des jeunes, de la société civile en dehors des logiques traditionnelles.
Le salut d’Haïti ne viendra pas d’un nouveau comité, ni d’un autre « Conseil ». Il viendra d’une rupture nette avec cette classe politique épuisée, compromise et déconnectée. La société doit reprendre possession de son destin dans les quartiers, dans les universités, dans la diaspora, dans les associations. L’État n’aura un avenir que lorsqu’il cessera d’être l’instrument de quelques-uns pour redevenir l’espace de tous. Ceux qui ont ruiné la transition ne peuvent pas prétendre la réparer. Le pays n’a plus besoin de leur expertise du chaos. Il a besoin de courage, de clarté et d’une révolte civique à la hauteur de son histoire. Rompre avec la répétition, c’est le principal. Parce qu’à force de revivre ses échecs, elle finira par oublier qu’elle a le droit d’espérer.
Haïti ne peut pas reconstruire son État avec ceux qui l’ont détruit. La lucidité, aujourd’hui, consiste à reconnaître cette évidence et à en tirer les conséquences.
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