Un pouvoir de transition qui ne doit son existence à personne finit toujours par ne plus se sentir comptable de rien, sinon de la perpétuation de ses privilèges. En Haïti, on ne parle plus d’une simple défaillance de gouvernance, mais d’une dérive assumée : un exécutif sans mandat populaire, sans légitimité électorale, mais avec une étonnante expertise pour organiser sa propre impunité.
Le pouvoir sans peuple : une légitimité en carton
Dans une démocratie, la légitimité se gagne, se risque, se perd, mais elle ne se décrète pas. Le pouvoir est reçu : il découle d’un vote, d’un choix, d’un acte collectif par lequel une société dit « nous vous confions les clés, pour un temps, sous conditions ». Dans la transition haïtienne actuelle, rien de tout cela, pas de peuple consulté, pas de programme débattu, pas d’urnes, seulement des signatures entre acteurs politiques, diplomatiques et économiques.
Hannah Arendt expliquait que le pouvoir naît là où des hommes agissent ensemble, et disparaît lorsque ce lien se rompt. Ici, le lien est rompu, mais le pouvoir reste, comme un fantôme accroché aux murs d’un État vidé de son contenu. On a gardé l’apparence : ministères, titres, discours, conférences de presse. Mais on a perdu la substance : la possibilité pour le citoyen de dire oui, de dire non, de sanctionner, de renvoyer.
C’est cette absence de sanction qui permet à l’exécutif de transition de n’être redevable qu’en haut, jamais en bas. Redevable envers les partenaires étrangers qui ont parrainé le dispositif. Redevable envers les groupes économiques qui profitent de l’« ordre » minimal. Redevable envers les alliés politiques qui se partagent les postes. Mais pas envers les habitants des quartiers livrés aux gangs, pas envers les familles qui fuient, pas envers les fonctionnaires abandonnés dans des administrations à l’agonie.
La complaisance comme mode de gouvernement
Un gouvernement qui sait qu’il devra retourner devant les électeurs n’a pas la même attitude qu’un gouvernement qui sait qu’il ne sera jugé que par ses pairs et ses protecteurs. Quand le peuple n’est plus le juge ultime, la complaisance devient une tentation permanente. Elle prend plusieurs formes :
- Complaisance envers soi-même : on se trouve toujours des circonstances atténuantes, des excuses, un « contexte difficile » pour justifier l’inaction.
- Complaisance envers les proches : on ferme les yeux sur les scandales, on protège les alliés, on recycle les mêmes figures usées dans des postes différents.
- Complaisance envers les puissants : on évite de contrarier ceux qui financent, qui arment, qui pèsent sur la scène internationale.
Max Weber parlait d’« éthique de responsabilité » pour désigner la capacité du dirigeant à répondre de ses actes, à assumer les conséquences. La transition, en Haïti, a inversé la logique : l’éthique dominante est celle de l’irresponsabilité organisée. Qui répond de la violence armée incontrôlée ? Qui répond de la justice paralysée ? Qui répond des fonds publics dilapidés, des contrats attribués dans le noir, des nominations de complaisance ? Personne.
La corruption n’est plus un accident, c’est un système. Elle n’est plus une tache sur le régime, elle en est la colonne vertébrale. On ne gouverne pas malgré la corruption, on gouverne à travers la corruption. Les transactions politiques tiennent lieu de vision ; les calculs de survie tiennent lieu de stratégie.
L’illusion de la « transition » : quand le mot protège le désordre
Le terme « transition » a quelque chose de rassurant : il suggère un mouvement, une direction, un passage. On tolère l’imperfection parce qu’elle serait provisoire, on accepte les compromis parce qu’ils seraient temporaires. Mais en Haïti, la transition est devenue un état permanent, un prétexte commode pour justifier l’absence de résultats.
Une vraie transition, c’est :
- Un horizon clair : retour à la souveraineté populaire par des élections crédibles.
- Un calendrier : des étapes datées, non négociables, vers ce retour.
- Des garde-fous : des mécanismes pour éviter que les acteurs de la transition ne s’accrochent.
Or, que voit-on ? Un horizon flou, des calendriers sans cesse repoussés, des dispositions constamment renégociées selon les intérêts du moment. La transition ne ressemble plus à un pont, mais à un rond-point, on tourne, on consomme du carburant politique, on s’épuise, mais on ne quitte jamais le cercle. Cette stagnation n’est pas neutre. Elle épuise la société, elle use les résistances, elle normalise l’inacceptable. Au début, l’opinion s’indigne ; puis elle se fatigue ; enfin, elle s’habitue. C’est le danger majeur, la transformation lente de l’indignation en résignation.
La crise haïtienne : un pays sans État, mais avec des autorités
La crise haïtienne n’est pas seulement une crise de sécurité ou une crise économique, c’est une crise de représentation. On a des autorités, mais on n’a pas de représentants. On a des détenteurs de fonctions, mais on n’a pas de porteurs de mandat populaire.
Dans un tel contexte :
- La violence armée prospère sur le vide de l’État.
- Les institutions sont réduites à des façades administratives au service de réseaux d’intérêts.
- Le droit devient optionnel, modulable selon la proximité avec le pouvoir.
Et face à cette situation, le gouvernement de transition répond par la langue de bois : « processus en cours », « discussions en cours », « efforts en cours ». Un pays en ruine, une population terrorisée, mais des dirigeants qui parlent comme s’ils présidaient un séminaire. Le plus grave, c’est le signal envoyé aux générations qui montent, la politique n’apparaît plus comme un espace de service, mais comme un marché de postes. L’engagement ne paye pas, le cynisme oui. La compétence n’intéresse personne, la loyauté clientéliste, si. Dans ces conditions, beaucoup des meilleurs finissent par se retirer, partir, se taire.
Arendt, Weber… et la leçon ignorée
Arendt prévenait, lorsque le pouvoir s’émancipe de la participation réelle des citoyens, lorsque l’espace public se referme, ce qui s’installe, ce n’est pas seulement l’inefficacité, c’est la possibilité des pires dérives. Le mal politique ne commence pas avec les crimes spectaculaires, il commence avec la banalisation de l’irresponsabilité. Weber, lui, insistait sur la tension entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. En Haïti, on a trop souvent sacrifié l’une et l’autre. Plus de conviction, plus de responsabilité, seulement des calculs tactiques, à court terme, pour rester assis là où l’on est. Or, un pays ne se dirige pas comme un club privé ou un comité d’affaires ; il se conduit avec une vision de ce qu’est le bien commun, et le courage d’en répondre.
Devoir de résultat : le minimum vital
Un gouvernement de transition n’a pas à tout résoudre. On ne lui demande pas de réparer en quelques mois ce que des décennies ont détruit. Mais il a un devoir de résultats minimaux, non négociables :
- Rétablir un minimum de sécurité pour que les gens puissent vivre, circuler, travailler.
- Réanimer un minimum de justice, pour que la loi cesse d’être une fiction.
- Mettre en place un minimum de transparence, pour que l’argent public ne soit plus un butin.
- Préparer des élections minimales, pour que le peuple puisse enfin dire s’il veut continuer avec les mêmes ou non.
Quand un gouvernement de transition échoue sur tous ces fronts, il cesse d’être une passerelle et devient un obstacle. Il ne prépare plus l’avenir, il le compromet. Tant qu’on refusera de nommer les choses, la scène restera la même. Ce qui est en place, aujourd’hui, n’est pas une transition neutre et malchanceuse, mais un système qui a trouvé dans la crise une manière de se maintenir. Un pouvoir sans mandat, sans redevabilité véritable, sans éthique de responsabilité, mais solide dans l’art d’utiliser la confusion générale pour se prolonger. Nommer cette réalité, ce n’est pas céder au « défaitisme », c’est poser la première pierre de toute reconstruction. Car une transition digne de ce nom repose sur trois piliers : la lucidité, la responsabilité, et le courage de se retirer quand le peuple reprend la parole.
Tant que ces trois piliers manqueront, la transition haïtienne ne sera qu’un mot de plus pour maquiller une vérité brutale, un pays abandonné à un pouvoir qui ne lui doit rien, et qui, chaque jour qui passe, le lui fait payer un peu plus cher.
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