Le 7 février 2026 n’est pas une date négociable, c’est un mur juridique et politique contre lequel vient déjà se fracasser la fuite en avant d’un Conseil présidentiel de transition discrédité. Qu’un CPT soldé par l’échec total veuille encore s’inviter dans la prochaine formule de gouvernance témoigne d’un culot rare : celui de vouloir profiter de sa propre débâcle.
Une transition qui n’a pas transitionné
Le CPT a été instauré comme un mécanisme d’exception, à durée strictement limitée, pour répondre à une situation d’effondrement : vacuum au sommet de l’État, décomposition institutionnelle, prolifération de la violence armée, paralysie du processus électoral. Son mandat n’était pas philosophique mais opérationnel : rétablir un minimum de sécurité garantissant la libre circulation des personnes et des biens, réorganiser l’administration publique et réactiver les institutions de contrôle et d’arbitrage, enfin, conduire un processus électoral crédible devant restaurer la légitimité du pouvoir par le suffrage.
À l’approche de l’échéance, le diagnostic est sans appel : le territoire demeure morcelé, de vastes zones échappent encore à l’autorité de l’État, la violence s’impose comme acteur politique de fait, les institutions clés n’ont été ni refondues ni stabilisées, et la culture de l’impunité résiste. Aucune séquence électorale complète, inclusive et sécurisée n’a abouti, malgré une succession d’annonces et de promesses publiques. Dans tout système politique digne de ce nom, une telle configuration ne donne pas droit à un bonus, mais appelle au contraire une évaluation rigoureuse, un exercice de reddition de comptes et un renouvellement des acteurs. Revendiquer aujourd’hui une place dans la prochaine architecture de gouvernance, c’est reconnaître que la transition n’a pas transitionné, tout en exigeant paradoxalement une prime à l’inefficacité.
Les rappels réitérés, tant par des acteurs politiques que diplomatiques, de la nécessité du retrait du CPT à cette date confirment que l’architecture normative de la transition a verrouillé cette échéance comme une borne infranchissable, et non comme une variable négociable. Toute tentative de “réinterprétation”, de contournement par des résolutions internes, des arrangements de coulisse ou du lobbying international relèverait dès lors d’un double manquement, la mauvaise foi politique et la dérive vers l’illégalité.
Le verrou normatif du 7 février
Le Conseil présidentiel de transition découle d’un compromis politique, celui du 3 avril 2024 et d’un décret d’exécution qui encadrent strictement sa durée et ses prérogatives. Ces textes fixent sans ambiguïté la fin du mandat au 7 février 2026 et interdisent expressément toute prolongation, rappelant que la transition, par essence, ne saurait se muer en régime permanent.
Le décret portant création et fonctionnement du CPT, adossé à l’accord du 3 avril, a verrouillé le temps. Les articles 38 et 38.1, au cœur du dispositif, fixent noir sur blanc la fin du mandat au 7 février 2026, sans possibilité de prolongation. Cette architecture répondait à une crainte largement partagée dans l’espace public haïtien : que la transition se transforme, comme souvent depuis 1986, en système politique parallèle, auto-entretenu, sans horizon de sortie. En d’autres termes, le calendrier n’est pas un détail administratif, c’est l’antidote contre la professionnalisation de la transition. Remettre en cause cette borne, ou la contourner par des artifices (résolutions internes, interprétations opportunistes, pseudo-nouvelle formule qui reconduit les mêmes personnes), revient à trahir la philosophie même du cadre normatif qui a permis la mise en place du CPT.
Sur le plan strictement juridique, prétendre rester « autrement » dans le jeu après le 7 février, c’est reconnaître que le mandat originel est mort tout en cherchant à le ressusciter par d’autres voies, un recyclage politique qui s’apparente à une fraude à l’esprit des textes. Sur le plan politique, c’est envoyer un message clair au pays, les accords sont bons tant qu’ils servent les intérêts de ceux qui les signent, et révocables dès qu’ils menacent leurs privilèges.
Un pouvoir transitoire devenu centre de gravité de la crise
La transition devait être un pont. Elle est devenue un nœud. Les divisions internes, les rivalités, les alliances de circonstances et les agendas concurrents ont fait du CPT un champ clos où se rejoue, en miniature, la crise historique du système politique haïtien. Les informations publiques sur les luttes intestines, les tentatives de mise sous tutelle de certains membres, les manœuvres pour contrôler la présidence tournante, et même la dénonciation d’un « coup d’État gérontocratique » au sein du Conseil, montrent que l’organe censé pacifier le jeu est lui-même devenu un foyer d’instabilité. Lorsqu’un mécanisme d’arbitrage se transforme en champ de bataille, il perd tout droit à être reconduit dans la formule de sortie de crise, il n’est plus médiateur, il est partie.
Dans ce contexte, la prétention du CPT à participer à la prochaine configuration n’est pas une demande neutre de continuité institutionnelle, mais l’expression d’un réflexe de survie d’un groupe qui refuse de se laisser soumettre à l’épreuve du verdict populaire et du contrôle indépendant. L’organe chargé de fermer la parenthèse de l’exception cherche, en réalité, à la laisser entrouverte pour y maintenir son pied.
Corruption, gabegie et auto-blindage : la faillite morale
Le discrédit du CPT ne découle pas seulement de ses résultats insuffisants, mais aussi de l’image d’un pouvoir préoccupé par sa propre protection. Les accusations publiques de corruption, de pots-de-vin, de clientélisme et de gestion opaque ont érodé ce qui restait de capital de confiance autour de plusieurs membres. Plus grave encore, la tentative de consolider des mécanismes de protection juridique par le biais de décrets, de réformes institutionnelles ou d’arrangements visant à limiter la responsabilité des acteurs de la transition au terme de leur mandat, alimente la perception d’un CPT davantage soucieux de blinder ses arrières que de rendre des comptes. Dans un État où l’impunité chronique est l’un des moteurs de la répétition des crises, transformer un dispositif de transition en bouclier pour ses concepteurs relève d’une violence politique silencieuse, mais redoutable.
Un pouvoir transitoire qui, au lieu de s’exposer à l’évaluation, travaille à se sécuriser contre de futures poursuites abdique la dimension éthique de sa mission. Dans ces conditions, le principe élémentaire de décence démocratique impose qu’il ne puisse pas prétendre à une place dans l’architecture qui devra précisément juger, corriger et dépasser ses errements.
La contradiction fondamentale : juge et partie
Un principe fondamental de bonne gouvernance veut qu’un organe qui a échoué de manière patente ne puisse prétendre se poser en arbitre neutre de la solution. Dans le cas présent, le CPT s’est progressivement imposé comme un foyer de crise lui-même, à travers des conflits internes, des luttes de pouvoir et des tentatives de captation de l’appareil d’État. Sur le plan scientifique de l’analyse des transitions politiques, une constante apparaît, plus les acteurs de la transition cherchent à rester, plus la transition se transforme en régime. Or, un régime de transition est une anomalie, il prétend gérer l’exception tout en s’y installant durablement.
Être à la fois l’objet et le sujet de l’évaluation revient à confisquer à la nation son droit d’exiger des comptes. Aucun protocole sérieux de reddition de comptes ne laisse les responsables d’un échec présider à l’écriture du rapport d’échec. L’idée même que le CPT puisse être codécideur de la prochaine étape viole un principe basique de justice politique, nul ne doit être juge dans sa propre cause.
Le pays a droit à mieux qu’une transition héréditaire
Le peuple haïtien n’a pas seulement droit à des élections, il a droit à choisir librement qui doit le gouverner, hors du cercle fermé des mêmes acteurs qui circulent d’accord en accord, de transition en transition. La prolongation déguisée du CPT dans la future formule ne serait pas un simple « réajustement technique », mais la confirmation d’un modèle de confiscation du pouvoir par des élites négociant entre elles, loin du suffrage.
Une nouvelle phase de transition s’annonce inévitable, pour rétablir la sécurité, reconstruire des institutions minimales, organiser des élections crédibles. Mais cette nécessité n’implique en rien que les porteurs de la transition actuelle soient reconduits ; au contraire, l’ampleur de l’échec plaide pour une recomposition profonde des acteurs, avec des garde-fous plus stricts sur la durée, les responsabilités et la reddition de comptes. La transition ne peut pas devenir un patrimoine transmissible à ceux qui l’ont compromise. Le CPT ne peut pas être à la fois symbole de l’enlisement et prétendu artisan du sursaut, pas plus qu’il ne peut, sans scandale, tirer profit politique et protection personnelle d’un mandat dont le bilan reste largement en deçà des attentes proclamées.
Le 7 février comme ligne rouge démocratique
Au fond, tout se joue autour d’une question simple, le 7 février 2026 sera-t-il respecté comme une ligne rouge ou transformé en variable d’ajustement pour sauver une élite en fin de course ? La dépasser, c’est entériner l’idée que, dans ce pays, les textes ne valent que tant qu’ils ne dérangent pas ceux qui s’y abritent. C’est institutionnaliser un régime de transition perpétuelle où l’exception devient la règle, où la précarité institutionnelle devient structure, et où la société est maintenue dans un entre-deux sans horizon.
Le sort du CPT est déjà inscrit dans les textes qui l’ont créé, son mandat prend fin le 7 février 2026 et ne bénéficie d’aucune prolongation. Le reste n’est qu’une bataille de rhétorique, de lobbying et de manœuvres, mais le principe est clair, un organe transitionnel ne peut pas s’ériger en destin permanent d’un peuple qui n’a même pas encore retrouvé le droit élémentaire de choisir ses gouvernants.
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