Par Aly Acacia
Soumis à Métronome le 14 août 2026
Depuis la chute de Baby Doc, nous avons vécu 40 ans de transitions, de boycotts, d’appels à l’abstention, de grèves des élections, de politique de la chaise vide. Et je peux le dire : non seulement ça n’a jamais gêné les plans des élites avec la complicité de l’international, mais ça a cassé les reins de la population.
Ce 14 août 2026, j’ai médité deux déclarations de la même femme.
La première, Dominique Dupuy au Cap-Haïtien, à l’École de la Bande du Nord, en train de faire la queue pour s’inscrire. Elle rappelle une chose simple que nous avons oubliée : avoir une carte ne suffit pas pour voter, il faut s’inscrire. Pendant que l’Ouest est encore exclu des inscriptions pour cause d’insécurité, elle va là où c’est possible. Elle appelle à participer.
La résistance, ce n’est donc pas de laisser la place vide. C’est de l’occuper.
La deuxième, la même Dominique Dupuy, répondant à John Wesley Delva qui lui demande si la Chine ne serait pas un meilleur partenaire que les USA. Question binaire, faite pour le buzz. Et sa réponse est la plus intelligente que j’ai entendue à date : avant de choisir un partenaire, renforçons notre dignité et la capacité de notre État à nous défendre.
J’ai souvent dit que la nation haïtienne n’existait pas. Ce n’est pas une provocation, c’est un diagnostic clinique. Un peuple, on l’a. Une culture, une langue, une histoire. Personne ne peut le nier. Une nation, c’est autre chose. C’est le sentiment minimal que malgré nos luttes de classe bien réelles, mulâtre contre noir, ville contre campagne, diaspora contre dedans, riche contre pauvre, on appartient à un même destin et que si le bateau coule, on coule ensemble.
Nous n’avons jamais refait ce pacte, hormis le Congrès de l’Arcahaie. Et c’est exactement ce que Dupuy essaie de dire sans oser le dire aussi crûment quand elle parle d’un deuxième Bois-Caïman.
Ce 14 août, j’ai compris ce que veut dire sa phrase : « Nous n’avons pas besoin d’un deuxième Pont-Rouge. Nous avons besoin d’un deuxième Bois-Caïman. »
Pont-Rouge, c’est l’assassinat, l’impunité, la trahison. C’est ce qui a tué la conscience nationale et morcelé le jeune pays. On assassine le fondateur et on n’a jamais jugé. On a normalisé que tuer un leader est une façon de faire de la politique. Après ça, tout s’enchaîne. Pas de procès pour les massacres, pas de procès pour les détournements, pas de procès pour les assassinats récents. Quand il n’y a jamais de conséquence, le message envoyé au peuple n’est pas « nous sommes en désaccord », c’est « tu ne comptes pas ».
Et quand tu ne comptes pas devant la justice, pourquoi tu compterais devant l’urne ? Les gens ont fini par comprendre que s’inscrire ne sert à rien si l’élu, une fois élu, est au-dessus des lois. Alors ils restent chez eux. Et la chaise vide profite à l’élite qui a organisé l’impunité.
Sans justice, pas de nation !
C’est pour ça que notre nationalisme devient de pacotille. On agite le drapeau très fort à l’extérieur, on parle de souveraineté contre les blancs, contre l’ONU, contre la République Dominicaine, mais à l’intérieur, on ne veut pas d’un juge indépendant qui pourrait nous arrêter, nous. Tous les prétendants à la politique et les grands capitalistes haïtiens nous ont servi cette sauce.
Pourquoi ce nationalisme de pacotille fonctionne si bien ? Parce qu’il ne demande aucun sacrifice. C’est un nationalisme de drapeau sur le profil Facebook, de discours à la tribune, pendant que l’argent du peuple, les enfants de milieux modestes, les soins de santé, le futur de nos jeunes gens sont tous relégués ailleurs. C’est un nationalisme pour se donner une contenance face à l’étranger, pas un nationalisme pour l’intérieur, qui obligerait à une solidarité minimale.
Marx disait que la conscience de classe précède la conscience nationale. En Haïti, c’est l’inverse qui nous a bloqués : la lutte de classe a dévoré la conscience nationale avant même qu’elle ne s’enracine. Depuis 1806, chaque groupe a cru qu’il pouvait gagner contre l’autre en s’alliant à l’étranger plutôt qu’en faisant pacte avec son compatriote.
Historiquement, les nations se sont faites autour de trois choses : une école qui raconte la même histoire à tous les enfants, un service qui oblige à se côtoyer, armée ou service civil, et une justice qui punit le puissant comme le faible.
La sécurité sans justice, c’est juste une police plus forte pour les mêmes chefs. L’école sans justice, c’est apprendre aux enfants que le plus malin gagne. Le dialogue national sans justice, c’est une réunion de ceux qui ont déjà gagné.
La justice, c’est le seul pacte qui oblige les puissants à se soumettre à la même règle que les faibles. C’est ça, un deuxième Bois-Caïman. Pas une cérémonie, mais un accord : désormais, personne ne tue, ne vole, ne trahit sans être jugé.
Alors j’ai vécu le 14 août en réflexion inspirée de la pensée de Dominique Dupuy, comme le jour où j’ai arrêté de croire à la chaise vide.
On s’inscrit. On exige la justice. On reconstruit la dignité. Et on fonde une nation. Alors seulement, on se dira nationaliste. Pas avant.
Enseignant, promoteur culturel, analyste
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