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Métronome FMMétronome FM

Editorial

Haïti 2025 : Le règne du vide, l’État captif, la société trahie 

L’année 2025 s’achève sous le sceau de la compromission et de la lâcheté. Le Conseil présidentiel de transition, loin de refonder la République, s’est transformé en un cartel politique obsédé par sa survie. Entre un gouvernement défaillant, une PNH sacrifiée et un peuple exsangue, Haïti vit une descente institutionnelle dont les dirigeants ont écrit eux-mêmes le scénario, mot après mot, décret après décret. Ce que le monde perçoit comme une tragédie est en réalité une mécanique de pouvoir où l’incompétence, la corruption et l’indifférence se sont élevées au rang d’idéologie gouvernante.

Une transition illégitime et prédatrice

Haïti aura connu cette année l’un des plus grands scandales moraux de son histoire récente : un pouvoir transitoire sans légitimité démocratique, sans vision, sans scrupule, qui gouverne comme s’il héritait d’un pays à liquider. Créé pour rétablir la cohésion et préparer des élections, le Conseil présidentiel de transition (CPT) a accumulé en douze mois les records d’inertie, d’opacité et de prédation. Dès 2024, l’unité anti‑corruption de l’État recommandait la saisine de la justice pour trois membres du Conseil, accusés d’abus de fonction, de corruption passive et de pots‑de‑vin, accusations qui n’ont jamais débouché sur des sanctions judiciaires.

Le RNDDH l’a dit avec précision : « en une année, le CPT a aggravé l’insécurité, la corruption et l’impunité ; il a envenimé une situation déjà dramatique ». Chaque membre du Conseil pèse lourdement sur le budget public, plus de 93,5 millions de gourdes par mois en rémunérations, avantages et logistique, soit plus d’un milliard de gourdes par an pour une équipe incapable d’établir un plan de sécurité, de gouvernance ou de relance. Dans un pays où plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, cette voracité relève du cynisme d’État. 

Alors que le peuple survit avec moins de 3 dollars par jour, les responsables de la transition se déplacent en cortèges blindés, se multiplient en conférences stériles, et se cachent derrière un argument qui a tout d’un aveu : « Nous faisons ce que nous pouvons, dans les conditions actuelles ». Mais justement, ces conditions, ils les ont créées. La transition n’a pas seulement échoué ; elle a trahi.

 Le décret de la honte : l’auto‑amnistie des puissants

Plus grave encore, le CPT a terminé l’année en tentant de sceller son impunité dans le marbre de la loi. En décembre, il a promulgué un décret sur le fonctionnement de la Haute Cour de Justice, modifiant des dispositions institutionnelles pour restreindre les conditions de mise en accusation des hauts responsables de l’État. Un texte aride, technique, glissé dans le Journal officiel un vendredi soir, comme pour passer inaperçu. Mais ses implications sont explosives : ce décret met virtuellement à l’abri de poursuites les membres actuels du Conseil et les plus hauts dirigeants transitoires après leur départ.

Le RNDDH, le barreau de Port‑au‑Prince, des constitutionnalistes, et même certains alliés politiques du régime ont dénoncé une manœuvre d’auto‑amnistie camouflée. En cherchant à neutraliser la Haute Cour, les dirigeants montrent qu’ils croient moins à la justice qu’au pouvoir de la contourner. C’est la peur du lendemain qui légifère : la peur d’être appelés à rendre des comptes, la peur de devoir expliquer ce qu’ils ont fait de l’argent public et du chaos sécuritaire, la peur d’affronter la vérité, nue et brûlante. Cet acte est un tournant symbolique. 

Il pulvérise le peu de légitimité morale du CPT et inscrit noir sur blanc le principe fondateur du régime, s’absoudre avant d’être jugé. Voici donc une transition qui, au lieu de s’atteler à refonder la République, rédige dès à présent sa propre loi d’amnésie.

Corruption et impunité érigées en système

La corruption n’est plus une dérive, c’est la colonne vertébrale de la transition.  Le RNDDH documente une explosion de privilèges pour le CPT, des voyages officiels multiples, des dépenses injustifiées, alors que le pays s’enfonce dans l’insécurité et la misère.  Dans le même temps, Human Rights Watch décrit un système de justice quasi paralysé, des prisons surpeuplées à trois fois leur capacité, 84% des détenus en attente de jugement et des morts en détention liées à la malnutrition et au manque de soins.  Cette impunité structurelle nourrit directement la crise : les auteurs de corruption comme de crimes graves restent protégés, pendant que les plus pauvres croupissent dans des conditions inhumaines ou sont happés par les gangs.  Culminant dans l’adoption de décrets jugés anticonstitutionnels, qui placent l’ULCC et l’UCREF sous la tutelle politique du gouvernement pour bloquer les poursuites en matière de corruption, le CPT tente même de neutraliser les derniers garde-fous institutionnels au moment où trois de ses membres sont eux‑mêmes inculpés dans un dossier financier.

 Le gouffre sécuritaire, Haïti otage de la peur

En six mois, plus de 2 680 personnes ont été tuées, près de 1 000 blessées et plus de 300 enlevées, pendant que 1,3 million d’Haïtiens fuient les balles pour aller mourir lentement sous des bâches de fortune.  Plus de 3 000 morts au total, 1,3 million de déplacés dont la moitié sont des enfants, 1 600 écoles fermées : ce n’est plus une crise, c’est une guerre non déclarée contre la population.  L’ONU parle de « Far West » et « d’enfer sur terre », observant comment les gangs, les groupes d’autodéfense et même des fonctionnaires armés se comportent en prédateurs dans un territoire abandonné.

Une hausse de 24% en six mois, des camps passés de 142 à 246 sites, des villages entiers vidés par les attaques de gangs comme « Kokorat san ras » à Dessalines et Verrettes : la géographie du pays est en train d’être redessinée par la violence.  5,5 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë, Haïti parmi les six pays où la faim est la plus grave au monde, 27 femmes et filles violées chaque jour en moyenne, des enfants représentant jusqu’à 50% des membres de certains groupes armés : le Plan de réponse humanitaire 2026 doit mobiliser 880 millions de dollars juste pour empêcher l’effondrement complet.  Pendant ce temps, la transition aligne conférences de presse, démentis creux et discours sur la « normalisation », comme si ce pays n’était pas en train d’être disloqué en direct.

Les gangs ne sont plus un symptôme : ils sont désormais la véritable pyramide de commandement territoriale. Dans certains quartiers, leurs chefs arbitrent les conflits, collectent l’impôt, distribuent de l’aide humanitaire, imposent des couvre-feux.Pendant ce temps, le  gouvernement n’envoie plus ni gardiens, ni juges, ni enseignants. Le droit de vivre n’est plus garanti par l’État ; il dépend de la géographie du quartier ou du nom de famille. Oui, l’État existe encore sur les papiers officiels, sur les réseaux sociaux et dans les ambassades. Mais sur le terrain, il a abdiqué.

 La PNH : héroïsme abandonné, institution sabotée

La Police nationale d’Haïti n’est plus un rempart ; elle est devenue un instrument politique au service de l’illusion de gouverner. Officiellement, elle incarne l’ordre républicain, en réalité, elle obéit à des réseaux d’intérêts, de clans et de marchés occultes. La corruption y circule comme le carburant dans les véhicules du service : en silence, mais partout. L’institution, déjà minée par trois décennies d’improvisations structurelles, est aujourd’hui noyée dans une toile d’influences politiques et économiques qui l’utilisent à la fois comme bras répressif et comme écran de communication.

Les rapports du RNDDH et du CARDH convergent : avec environ 15 500 agents inscrits, ne compte en réalité que moins de 10 000 policiers opérationnels pour protéger 11 millions d’habitants, pas de plan de sécurité nationale, pas de stratégie opérationnelle, pas de coordination inter‑institutionnelle.  Il n’existe ni doctrine d’emploi claire, ni politique de recrutement, ni stratégie de réforme des effectifs. Ce qui fonctionne, en revanche, c’est la reproduction des « marchés internes » : contrats de carburant, maintenance fictive des véhicules, uniformes surfacturés, achats d’équipement sans traçabilité. Des millions de gourdes engloutis chaque semaine dans des circuits parallèles, pendant que les commissariats manquent de munitions et que les familles de policiers pleurent sans indemnité.

La PNH n’est plus seulement affaiblie ; elle est manipulée. Une direction générale sans vision, ballottée entre des injonctions politiques contradictoires, improvise des opérations spectaculaires à la veille des sommets diplomatiques puis replonge dans l’immobilisme dès que les caméras s’éteignent.

Son directeur général, dépassé par les événements, gouverne par réflexe et non par stratégie. Chaque descente de police se transforme en opération de communication ; chaque échec, en communiqué de presse. Pendant ce temps, les gangs prospèrent, la population s’auto‑organise et la frontière entre forces de l’ordre et forces du désordre devient de plus en plus floue. Cette dérive n’est pas accidentelle ; elle est méthodique

La corruption en marche et la justice à genoux

En parallèle, la corruption a poursuivi son œuvre, toujours plus systémique. L’ULCC et l’UCREF, deux institutions supposées être indépendantes, ont été placées sous tutelle gouvernementale par des décrets dénoncés fin 2024 et consolidés en 2025, neutralisant de fait les mécanismes d’investigation financière. Le système de justice, lui, s’enfonce : 84 % des détenus sont encore en détention préventive prolongée et des dizaines meurent chaque mois de malnutrition ou faute de soins, selon Human Rights Watch. Pendant qu’aucun responsable politique n’est inquiété pour les fonds détournés ou les marchés truqués, des milliers de citoyens croupissent en prison pour des délits mineurs ou fabriqués.

Haïti est devenue une économie de rente ; la corruption n’y aide pas le pouvoir à gouverner, elle tient lieu de mode de gouvernement. Et la justice, au lieu d’être le dernier recours du citoyen, est devenue le dernier refuge du coupable.

2026 : le choix entre mémoire et miracle

Ce bilan de 2025 ne raconte pas seulement la faiblesse d’un État, il expose la faillite morale d’une classe dirigeante qui a accepté que la mort, la faim, le viol et l’exil intérieur deviennent la monnaie courante de la vie nationale.  Haïti se dresse en 2026 sur un fil aussi fin que tragique. 

D’un côté, l’espoir d’un sursaut collectif ; de l’autre, la tentation du désespoir et du renoncement. Car l’histoire pourrait se répéter : un nouveau gouvernement de façade, une autre transition sans âme, un énième appel à l’aide internationale pour panser la honte. La question n’est plus de savoir si Haïti souffre, mais de savoir si ceux qui prétendent la diriger ont encore le droit moral de parler en son nom.

Jean Corvington
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