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La Presse haïtienne vit au rythme des conflits d’intérêts

De nos jours, il est osé de questionner le fonctionnement de la presse en Haïti. L’orgueil, la mégalomanie, l’autosuffisance et l’arrogance cachent l’incompétence de certains et justifient le clientélisme d’autres. L’on assiste de plus en plus à une corporation qui se croit tout permis. De l’argent sale, des voyages de presse fantaisistes, des chèques parallèles et des avantages d’origine douteuse, certains travailleurs de la presse se la coulent douce au mépris des principes éthique et déontologique.
La charte de Munich (1971) et la déclaration des devoirs professionnels des journalistes (1918) soutiennent qu’un journaliste digne de ce nom […] ne touche pas d’argent dans un service public ou privé où sa qualité de journaliste, ses influences, ses relations, seraient susceptibles d’être exploitées. Il faut se demander si en Haïti il n’existe pas de journalistes dignes de ce nom eu égard à certaines pratiques louches qui sont devenues la norme ? Malgré cette mise en garde de la charte, aucun code professionnel ne régit les conflits d’intérêt. Dommage !
Quid de la responsabilité des médias dans la gestion des conflits d’intérêts ? Il n’en demeure pas moins évident que certains organes de presse, dans leurs pratiques, créent des situations de conflits d’intérêts. Des politiques ou de simples citoyens ne cessent de dénoncer, à tort ou à raison, des patrons de médias privés qui ne se gênent pas de solliciter le placement de certains de leurs employés dans l’administration publique. Pis est que, ces derniers sont parfois appelés à occuper des postes pour lesquels ils n’ont ni titre, ni compétence, ni qualification. Mais, c’est le vœu d’un haut dignitaire redevable à ces patrons. Il s’exécute sans rechigner.
Le tableau est tout aussi sombre quand c’est le journaliste lui-même qui se targue d’utiliser son micro pour donner des consultations pour lesquelles il se fait payer par la suite. Dans le paysage médiatique haïtien la corruption n’a pas de nom. Un coup de gueule, un article bidon, un tweet intempestif sont entre autres astuces ou éléments de chantage qu’utilisent quelques journalistes pour soutirer de l’argent des autorités, entrepreneurs ou autres personnalités en manque de visibilité.
L’avènement des pseudos “media en ligne” porte le coup de grâce au secteur. Imaginez-vous un instant que le journaliste reporter d’un media traditionnel est lui aussi patron de media. Il a son petit business, son personnel et ses relations. Comment ce journaliste reporter-patron arrive-t-il à jongler entre ses deux statuts ? Ne va-t-il pas prioriser ses affaires au détriment du media dans lequel il travaille ? Le problème de la rétention de l’information ne va-t-il pas se poser ? À vos réflexions.
La double fonction s’applique aussi aux animateurs de musiques et aux chroniqueurs sportifs. L’animateur est soit promoteur d’évènements mondains ou responsable des relations publiques d’un groupe musical. Les groupes qu’il est appelé à analyser, décortiquer, critiquer les albums sont ses clients ou tout simplement son patron. Pensez-vous qu’un animateur à double casquette peut produire une réflexion objective sur la qualité de la prestation du groupe qu’il promeut ? Ses confrères, oseront-ils critiquer son groupe ? Et le retour d’ascenseur alors. Au bout du compte, l’industrie de la musique haïtienne, communément appelée « HMI », est florissante. De l’avis de ces chroniqueurs culturels, les groupes musicaux sont tous performants même si leurs productions sont de piètre qualité, bernant ainsi les mélomanes incapables de prendre du recul.
Il en est de même pour les chroniqueurs sportifs propriétaires d’école de football, de volley-ball ou de basket…il n’y a pas mieux que leurs espaces. Chez-eux il n’y a que de purs talents.
Ces situations ne sont pourtant pas l’apanage d’un pays comme le nôtre. Ailleurs, pour pallier le phénomène de conflit d’intérêts, les médias se dotent de charte d’éthique et de déontologie. Les voyages de presse qui ne sont pas justifiés professionnellement ne sont pas autorisés par le journal Le Monde. Quand un journaliste se déplace, sa présence n’est pas synonyme d’engagement de publication d’article sur l’évènement. La charte de l’Express, par exemple, traite des questions de l’incompatibilité des fonctions. Et pourquoi pas Haïti ?
Nous sommes d’une complaisance inqualifiable quand il s’agit de l’un des nôtres. Comme quoi, entre journalistes on se serre les coudes. Ce sentiment d’appartenance tue -en nous- l’honnêteté et la sincérité. Quand est-ce que, nous les journalistes, nous allons cesser de nous voiler la face ? L’hypocrisie règne en maitre. Voyez-vous, ce pour quoi nous aimons X, nous ne l’acceptons pas chez Y. Pourquoi ? Personne n’ose faire une remarque, aussi constructive soit-elle, à un confrère ou une consœur de peur d’être taxé d’aigri. Les cancres dament le pion aux professionnels dans un métier d’élite. C’est la presse à l’envers.
La crédibilité de la profession ne peut pas s’engloutir avec la cupidité de quelques-uns d’entre nous. Il y va de la dignité même de la corporation. Vous lisez à l’antenne votre propre note de presse rédigée pour le compte d’une institution publique dans laquelle vous travaillez comme responsable de communication. Pitoyable. Vous pouvez cumuler les emplois, mais sachez que l’incompatibilité ne rime pas avec l’éthique.
La vulgarité, l’idiotie et l’indécence sont les atouts pour être populaire dans le secteur. Et qui dit populaire dit réussite matérielle garantie. On se fiche pas mal de la dignité, l’honnêteté, la moralité et encore moins de l’humilité. Le bien-être n’est plus une course de fond mais un sprint pour les travailleurs de la presse en Haïti, ce, au rythme des conflits d’intérêts.
Rappelons que le conflit d’intérêt ne relève pas de la justice mais de l’éthique individuelle ou professionnelle, c’est-à-dire de la déontologie. Les acquis de la pratique du métier sont garantis, faisons-en sorte de la moraliser en commençant par appliquer les prescrits du Code des médias et des journalistes d’Haïti, en attendant une convention collective ou tout autre cadre normatif susceptible de réguler la profession.

Jacky MARC
Détenteur d’un Master en journalisme

Jean Corvington
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